Je m'appelle Jacques Brel

Les chansons de Brel sont souvent si personnelles qu'elles portent obligatoirement un signe autobiographique d'une manière ou d'autre. Grand artiste qu'il est, l'élément autobiographique est souvent dépassé a fin de devenir plus universel. Quand même, il y a quelques chansons qu'on peut considérer comme vraiment autobiographique, ou qui gagnent de signification en l'écoutant comme tel.

Souvent 'Mon Enfance' est considerée comme une chanson clé à cet égard. Brel chante ici de son enfance, qu'il a vecu comme très étouffant. L'idée qu'une grande famille flamande est comme une caravane qui va d'enterrement à enterrement (idée qui revient dans Les Flamandes) y est présent. Dans quelques interviews Brel dit que les 'oncles' qui lui ont volé le Far West sont les personages les plus importants dans la chanson. Dans ce milieu bourgeois-commerçants qui était celui des Brel, il n'y avait pas de place pour la fantaisie et la créativité qui étaient si importantes pour Jacques . La chanson se laisse écouter comme document d'époque. Par example la petit phrase 'L'été à moité nu, mais tout à fait modeste' peint en quelques mots cette nouvelle phénomème du tourisme de masse qui transporte des entières communes à la côte (belge). Dans le dernier strophe, 'le mur de silence un matin se brisa': Jacques sent qu'il peut et doit laisser les codes familials trop oppressants. Mais puis de nouveau: document d'époque à ces étranges deux petites phrases à la fin, toujours en 'parlondo': et la geurre arriva... et nous voilà ce soir... Expérience personnelle pour Jacques: au moment que pour lui une période d'épanouissement est arrivée, les conditions changent tout d'un coup, et la guerre met fin à son optimisme. Mais aussi expérience partagée par la publique pour laquelle il chante: ils ont tous connu 'leur' geurre, et je suis certain que ce 'et nous voilà ce soir' était pour chacun dans la salle un moment à penser à ceux qui n'ont pas sorti de la guerre.

 

 

Jacques était un enfant de onze ans au moment que la geurre éclata. Trop jeune pour être vraiment un 'participant', et en cas général les Brel n'ont pas connu trop de problèmes pendant la guerre. Quand même, je mets Mai 40 dans ces liste des chansons personnelles. 'La guerre' est pour tous qui l'ont connue à part d'une catastrophe historique aussi un élément déterminant de leur vie personnelle, beaucoup plus que les 'après-guerriers' peuvent s'imaginer. Dans la chanson, Brel est 'spectateur' : la guerre déplacent les masses, des soldats, des réfugiés... et le 'jeune' Brel les voit passer en cortège enigmatique. Et comme une sorte de refrain les 'femmes' sont là, celles qui restent, devenues une catégorie aussi, les 'non soldats', qui ne peuvent rien faire que s'accrocher, d'abord à leurs hommes, puis à leurs enfants, leurs larmes et enfin la silence. Bien sûr, les mots sont ceux d'un adulte qui a pu prendre distance, mais moi, je vois si clairement le petit Jacques (certainement au début de la guerre) qui 'voit' et 'sent' ce qui se passe, plutôt qu'il le comprend vraiment. La musique, c'est plutôt la musique de la libération, la sorte de jazz, qu'on a tellement associé aux libérateurs américains, bien que aux instruments de vent des big bands vient s'ajouter discrètement un violon à la Grappelli. Mai 40 est une des chansons, enregistrée lors des dernières séances au studio que Brel à chanté, mais qui pendant sa vie ne sont pas publiées.

 

 

D'une chanson non publiée de la fin de carrière de Brel, on retourne à une chanson 'non publiée' du début de sa carrière: une des chansons qu'il à enregistrée en 1953 au studio de la radio limbourgoise : Le troubadour. C'est une des chansons de son répertoire qu'il chantait au cercle 'Franche Cordée'. Jeune qu'il est à ce moment, il chante du 'vieux troubadour', comme il révisait déjà la carrière qu'il n'a pas encore eu à ce moment. Au plan musical, c'est bien d'écouter cette chanson directement après Mai 40. Il ne peut pas être une plus grande contraste qu'entre les simples accords de guitare de 1953 et la riche orchestration de 1977. Un troubadour c'est bien sûr un métaphore qui vient du moyen-âge. A la fin de sa carrière, quand Brel connaît un succès fou, et ses qualités poétiques et musicales sont éxaltées par les admirateurs, Brel revient à ce métaphore. Il n'est pas poète (il suffit de lire Rimbaud pour le comprendre), il n'est pas grand musicien (il suffit d'écouter Chopin), il est 'troubadour', qui raconte en quelques minutes une petite histoire, accompagnée d'un peu de musique.

 

 

Dans la liste des 'chansons personnelles' Isabelle a certainement sa place. On peut même dire que c'est la chanson la plus personnelle. Isabelle est la fille la plus jeune de Miche et Jacques, et Jacques fait cette chanson vraiment comme jeune père. Et je crois qu'il chante ce que tous les pères et mères résentent : si il y a ce petit enfant au berceau, le reste du monde ne bouge plus. C'est cette idylle que Brel chante ici, et qui va refuser ces moments intimes aux jeune père ? En même temps, cette chanson touche à la côté la plus troublante de la biographie de Jacques : sa rélation avec sa famille, sa femme en premier lieu, mais aussi ses trois filles. Déjà au moment de la naissance de Isabelle, la famille Brel était 'hors commun'. Si dans beaucoup de ses autres textes, Brel s'ouvre pour un certain sarcasme, ou en tout cas n'évite pas les bords tranchants de la vie, ici, en rélation avec ses plus proches, il choisit ici pour la pure idylle, qui n'existait pas. De ce point-là on peut considérer cette chanson comme un petit mensonge, mais de nouveau, qui va refuser ce petit mensonge de bonheur au jeune père. Et pour au tant que c'est important: Isabelle à l'air assez content à l'âge de 52 à son centre équestre.

 

 

Les Marquises a peut-être ce même caractère idyllique, mais ici on est loin du mensonge. Hiva Oa était deux fois le but d'un voyage de Jacques Brel, d'abord comme destination finale de sa traverée transatlantique avec le Askoy II, voyage très difficile, puis de nouveau après l'enregistrement de son dernier disque, vraiment malade déjà. Et si on veut, on peut compter aussi son troisième voyage, celui de son corps pour vraiment son 'dernier voyage'. Sa maladie l'accompagne à Hiva Oa, mais cela n'a pas empêche qu'il a vécu là-bas vraiment une vie idyllique. Comme pilote, Jacques trouve sa place dans la petite communauté, il établit des rélations d'amitié avec entre autre le maire de sa commune. Et bien sûr, il y a Maddly, son amour, sa muze, et malgré la différence d'âge, la personne à laquelle il peut confier la souffrance de sa maladie et la mort qui s'approche.

 

 

Pour une personne qui voudrais vivre avec grande intensité, qui a eu le verdict de son maladie quelques jours après la mort de son meilleur ami et compagnon de route, bien sûr la mort est important. Et bien sûr il en a chanté. J'ai choisi une chanson que Brel a créée au moment que sa propre mort est loin encore, mais que la mort de ses parents est actuelle. Le jour-même que Brel enregistre 'Le dernier repas', son père meurt (8 janvier 1964). Quelques mois plus tard, sa mère, toute épuisée, suit son chemin. Comment Jacques si'magine son dernier repas ? La famille est présente, bien sûr, mais au même niveau que ses chiens et ses chats, et puis il y a quelques chinois en guise des cousins. Le bon vivant veut une poule faisanne venue du Périgord. Puis, il veut être seul, avec ses souvenirs d'enfance, ses rêves inachevés, ses restes d'espérance. Et puis du haut de sa colline, il va avoir peur une dernière fois.