Paris vaut bien une messe

C'est Jacques Canetti, directeur des disques Philips, qui convoque Jacques à Paris pour une audition. Charmé par sa voix, l'apparence de Jacques est une désillusion. Le verdict: pas de futur comme chanteur, peut-être comme compositeur pour des chansonniers comme Charles Trenet. Et un petit conseil: pourquoi ne pas participer à un concours international des chansons à Knokke, ville snobe de la côte Belge. Grand échec pour Brel, il finit avant-dernier. Mais lui, il est décidé, il sera chansonnier. À Paris. Il laisse sa famille à Bruxelles, et cherche un hôtel à Paris où il peut vivre. On est en 1953.

Canetti a une place pour lui dans son cabaret 'Les Trois Baudets', Boulevard de Clichy. Et Brel va de café en café avec sa guitare. On ne peut pas dire que ce soit un succès. Jacques chante dans un cape noir, plus Méphisto que charmeur. Et dans ses textes, il y a encore l'optimisme religieux, ou pire encore un moralisme trop facile pour le public parisien. Il y a les rencontres avec d'autres artistes. Comme Georges Brassens, qui écrit une lettre de recommandation pour Jacques. Jacques est heureux, pour Georges c'est la façon la plus facile de se débarrasser de tous ces artistes qui ne vont jamais réussir. Entre-autres, c'est Brassens qui l’appelle "l'abbé Brel" à cause des références trop 'catholiques' dans ses chansons. Il y a la rencontre dans un club avec Charles Aznavour, où ils sont engagés tous les deux... pour faire la vaisselle.

Il y a les lettres à son frère Pierre, le suppliant pour un peu d'argent. Il y a les lettres à Miche, sa femme, lettres de tendresse et d'un amour lointain pour ses enfants. Oui, il y a la deuxième fille, France, qui est née le 12 juillet 1953. Malgré ces circonstances assez pénibles, il fait appel à sa femme pour le rejoindre avec les filles à Paris. La famille de quatre s'installe dans une chambre, et voilà qu'une vie s'organise. Jacques qui vit la nuit, allant de cabarets en cafés pour chanter, pour discuter... Miche qui s'occupe des enfants et qui gère de plus en  plus la carrière de son mari. Dans ses lettres, Jacques aiment à cultiver son statut de bohémien, presque clochard. Qu'on retrouve dans la chanson 'La haine' ou il cultive les clichés de 'marin' et 'ivrogne', comme des façons d'échapper à la réalité.

 

Juste avant l'arrivée de sa famille à Paris, il y a un premier tour de chant qui s'annonce pour Jacques. En compagnie de Catherine Sauvage, il parcourt toute la France pendant l'été 1954. Ils ont tout le temps de discuter des textes de Jacques (Sauvage n'est pas impressionnée). Ils ont tout le temps de développer une liaison. Il y a des mots pathétiques vers Miche pour se faire pardonner, et il s'annonce comme 'le nouveau financé de Mme. Brel'. En tout cas, sur plan affectif aussi, une vie s'est installée, où Miche et les enfants sont (et restent) un facteur de stabilité, mais où Jacques s’octroie la liberté d'explorer les relations amoureuses.

Et il y a la première artiste qui veut enregistrer une chanson de Brel. Pas la moindre. Juliette Gréco, qui a déjà le statut de 'muse' de Saint-Germain-des-Prés. Elle choisit la chanson 'Ça va (Le diable)'. Elle ajoute des paroles rassurantes ('Jacques, c'est un texte spécial et difficile. Le public va l'accepter de moi. De toi pas encore. Avec tes autres chansons tu te débrouilles.'). J'ajoute la version de Gréco, et une version mixte Gréco/Brel (montage).

Je ne sais pas comment les personnes ont perçu cette chanson au milieu des années cinquante. En tout cas, aux barricades de 1968 et dans les manifestations des 'indigènes' ou à l'enterrement de Stéphane Hessel cette chanson aurait sa place. 'Les états se muent en cachette, en anonymes sociétés'. Avec le décès de Margaret Thatcher, c'est même d'actualité.

Stefan lit Brel

Le diable (ça va)