Quand on a que l'amour et une grosse gueule


Quand on a que l'amour est pour plusieurs raisons une chanson clé pour Jacques Brel. C'est enfin un succès (et peut-être la première de ces chansons que le grand public associe définitivement avec lui). La chanson est aussi la dernière d'une période, la période où une certaine naïveté empêche que ses chansons cherchent la limite du 'vécu', et naïveté qui fait entre autres que Brassens l’appelle 'abbé Brel'.  Quand on a que l'amour est une ode univoque à l'amour. Et qui ne veut pas, de temps en temps, justement chanter l'amour, en oubliant toutes les douleurs qu'il peut provoquer ? Et voilà, chantez cette chanson à ces moments de grande joie... Le succès vient juste à temps... La vie devient difficile à Paris, Miche veut retourner à Bruxelles, lui, il veut rester, mais avec ses pauvres revenus, combien de temps peut-il encore laisser souffrir sa famille ?

Si Brel parvient à monter un peu l'échelle artistique, c'est sûrement lié au fait qu'il rencontre trois personnes qui vont faire partie de sa famille (musicale) le reste de sa vie. La première rencontre est celui avec Georges  Pasquie, technicien de son au club 'Les Milson'. Georges est mieux connu comme 'Jojo, 'le' Jojo de la chanson. Si il y a une personne qui peut se dire 'compagnon de route' de Jacques Brel, c'est lui. Il est manager, chauffeur, arrangeur, mais pas au sens musical du terme. Puis, il y a ce rencontre à Grenoble, par hasard, à un kiosque. François Rauber est pianiste et étudiant au conservatoire. Jusqu'à ce moment, les arrangements de Brel (qui est fort limité dans son bagage musical) sont faits par André Popp, un routinier, mais qui manque de finesse pour vraiment faire chanter les textes de Brel. Rauber ouvre un monde pour Brel, qui les mènes jusqu'aux compositeurs 'classiques' du moment comme Messiaen et Boulez. La même année il y a encore la rencontre avec Gérard Jouannest, pianiste lui aussi.  Brel a le 'luxe' de deux pianistes maintenant. Mais vite le ménage musical trouve sa forme... C'est Rauber qui sera pianiste, Gérard, qui est arrangeur, remplacant, sera le manager. Les trois ont vraiment parcouru la France en voiture pendant des années : Jojo au volant, Jacques près de lui, François à l'arrière...

En juin 1957 le succès de 'Quand on a...' vaut le Grand Prix du Disque de l’Académie Charles Cros. Ça veut dire interview obligatoire à la télé. C'est Jacqueline Joubert qui à 'l'honneur' de poser au lauréat quelques questions. Mais au lieu de répondre aux questions clichés par des réponses clichés, Jacques se montre plus méchant. Non, il n'aime pas tellement Paris, et une ville ne montre que rarement ses charmes à quelqu'un qui vit dans des circonstances pénibles comme lui. Et quand Joubert lui demande s'il préfère donc la campagne, il répond que oui, on peut l'appeler le paysan qui chante, s'ils veulent. Puis, Joubert dit qu'en tout cas elle est heureuse de pouvoir annoncer au paysan qui chante qu'il a gagné le Prix du Disque, Jacques répond qu'il n'aime pas tellement les prix, parce-qu'ils détournent l'attention nécessaire pour le travail, et en fin de compte, il ne connaît aucun employé à la banque qui gagne un 'Grand prix de la Banque'. Et pour terminer l'interview, Joubert demande encore ce qui énerve le plus Jacques. Et il dit: 'Les imbéciles... et pour ça on doit se moquer des imbéciles...' Pour les amis, cette langue n'est pas nouvelle, ils la connaissent des nuits dans les bars... mais une nouvelle image publique de Jacques a vu le jour...

Mais jusqu'à maintenant, encore sans vraiment choquer... Pour Noël 1958 Marie Claire offre à ses lectrices un disque spécial de Jacques. Sur la face A il construit une crèche de Noël avec les choses les plus belles qu'il peut trouver. Sur la face B il chante l'histoire de la nativité selon Saint-Luc.

J'ajoute deux chansons encore de cette période. L'air de la Bêtise, où s'annonce à mon avis l'ironie, voire même le sarcasme, qui va colorer encore l’œuvre de Brel. Et J'en appelle, peut-être une de ces chansons 'boy scout', pleine de volontarisme. Mais qu'est-ce qu'il y a contre le volontarisme, quand il s'exprime en images fortes?