Les Flamand(e)s dansent sans sourire

Normalement, je présente une chanson après avoir donné quelques explications. Maintenant je Vous demande d'écouter d'abord la chanson...

On écrit 1959... Et le Brel nouveau est arrivé... Brel montre son ironie, si ce n'est son sarcasme... Même à cent ans, les Flamandes dansent encore... comme elles ont fait toute leur vie.... mais sans s'amuser aucun moment... Si j'essaie de me visualiser je vois une peinture de l’expressionnisme rude de Constant Permeke. Donc, on peut dire que ce que Brel peint ici avec des mots, d'autres artistes reconnus l'ont déjà fait d'une autre façon...

Mais, ce qui se passe en Flandre avec cette chanson, c'est horrible. Jacques, qui a enfin trouvé son style, est 'excommunié' de suite. Par cette chanson, il a humilié les Flamands et la Flandre à travers leurs femmes. Ce qui aggrave son péché c'est qu'il se dit Flamand lui-même, mais il parle le français. Ça lui fait un 'franskiljon', et c'est peut-être l'injure la plus grave prononcée en Flandre. Jef Claessens, qui a 'découvert' Brel, et qui a fait faire les premiers enregistrements des chansons de Brel pour la radio Limbourgoise, dit ouvertement que la carrière de Brel a mal tourné et refusera de diffuser ses chansons encore. Et depuis ce jour, il n'y a presque aucune interview, même aucune conversation, que Brel a avec ses concitoyens, où il ne doit pas se justifier.

Parce que c'est un Flamand qui Vous introduit à Brel, une petite explication de 'la question Flamande' est inévitable. Explication qui ne peut pas être objective, bien sûr. La Flandre est une construction de la Belgique, et la Belgique est une construction de la géopolitique du début de 19ème siècle. La frontière 'linguistique' s'y est installée depuis des siècles. Ce qui veut dire que dans la partie sud du pays, on parle le français, et au nord on parle une variété de dialectes néerlandophones, mais 'un' néerlandais plus au moins standardisé n'y existe pas à ce moment. Le français est la langue officielle, la langue de l'éducation, la langue de la culture. Même à la période 'hollandaise' de 1815 à 1830 la langue officielle et commerciale était le français. Les 'franskiljons' à ce moment sont des personnes qui renoncent à leur patois 'flamand' pour monter l'échelle sociale. Mais, en même temps, si on ne parle pas le français, on ne peut pas monter l'échelle sociale. Donc au cours du 19ème siècle une lutte sociale qui est en même temps une lutte linguistique à vu le jour. On peut dire, 'une révolution des instituteurs'. La première guerre mondiale est une période clé pour la formation du 'flamingantisme'. Dans les récits trop romantisés, les paysans de partout en Flandre qui se retrouvent dans les tranchées et qui en ont marre d'être commandés par des officiers francophones, se regroupent et sortent des tranchées en disant 'Plus jamais de guerre... tout pour la Flandre et la Flandre pour le Christ'. C'est entre les deux guerres qu'une politique de 'néerlandisation' s'instaure, avec par exemple, la néerlandisation de l'université de Gand (université de l'état) en 1930 comme un des premiers résultats. (L'université (catholique) de Louvain ne perd son statut bilingue qu'en 1968 - problème dont Brel parle brièvement dans l'extrait d'interview). En même temps ce mouvement flamand se laisse facilement séduire par le nazisme (sous prétexte d'une solidarité entre les 'peuples' germaniques). Donc après la deuxième guerre mondiale il y a d'une part encore les reproches des 'vrais' flamands envers les 'franskiljons', et d'autre part, tout ce qui est un peu trop 'flamand' et surtout les 'flamingants' sont suspects d'être 'collaborateurs'.

Ça suffit, je crois, pour comprendre les réactions quand un flamand francophone (franskiljon ?), qui commence à gagner de la popularité avec des chansons poétiques mais 'sages', chante tout d'un coup avec 'ironie' sur les femmes flamandes. A mon avis, ça ne suffit pas pour comprendre pourquoi après plus de dix années -et même jusqu'à nos jours- cette discussion joue. Il y avait même des incidents 'diplomatiques'. Brel raconte ce qui ce passe le jour qu'il doit donner un concert à Tel Aviv, en présence de l'ambassadeur belge. C'est déjà à l'aéroport qu'un employé de l'ambassade vient le prévenir qu'il est interdit de chanter 'les flamandes' en présence de l'ambassadeur, pour éviter toute difficulté. (Brel a chanté la chanson, bien sûr, à cette soirée.) La position de Brel lui-même est bien claire, et c'est celle d'une grande partie de l’élite culturelle en Flandre : la langue (néerlandaise) est importante, mais si ça devient un instrument pour borner l'expression, elle ne sert évidemment pas l'émancipation.

Et si on demande à Brel comment comprendre cette chanson ? Il parle de sa jeunesse, quand il doit partir avec ses parents dans a Flandre de l'Ouest pour encore un enterrement dans la famille, comment il s'étonne de la 'tradition' : après les larmes pour le décédé, la fête commence, et en effet les femmes commencent à danser une étrange danse. Et il est bien clair, ce n'est pas contre les femmes qu'il chante, mais contre tout qui est 'bedeau', 'Son Éminence' ou 'Archiprêtre'. Mais en tout cas, une Flandre trop occupée par ses petits soucis est devenu sourde pour ce que dit l'artiste.

Interview Brel

Ce n'est pas la dernière chanson de Brel où il fait des références à sa Belgique. Les flamands/flamingants écoutent les oreilles grandes ouvertes à la recherche de chaque mot qui peut les insulter. Et voilà 'La la la'... où il dit franchement 'merde pour les Flamingants'. Est-ce qu'ils ont entendu la phrase précédente où il chante 'vive la république' (dans un pays où Julien Lahaut, président du parti communiste, est tué pour ces mêmes mots, une quinzaine d'années avant). Et -surtout- est ce qu'ils ont jamais écouté -vraiment écouté- la chanson, interprétée avec son cynisme ludique? Je Vous invite à écouter... à regarder... (la qualité de son est mauvaise, mais c'est bien de voir chanter cette chanson.

Et, c'est bien d'écouter la chanson encore une fois, interprété par Arno. Deux Belges. Brel né de Bruxelles, mais qui a passé pas mal de temps à la côte Belge. Arno, Ostendais tout d'abord, mais qui a cherché à vivre à Bruxelles comme une puce qui a enfin trouver son poil.

Et puis... il y a 'Les F...', qui fait partie de son dernier disque de 1977, et qui devient donc partie de son 'testament'  'Les Flamingants.... chanson comique', Jacques hurle pour annoncer la chanson. 'Comique'... c'est bien plus que ça... comme titre de sa chanson, il ne veut même pas écrire en plein 'flamingant'...parce qu'il a vraiment marre de cette espèce 'Nazis dans les guerres, catholiques entre elles'. Et les derniers mots de la chanson, vraiment comme un testament: '(voir aussi les derniers mots de la chanson: je chante persiste et signe je m'appelle Jacques Brel'. Notre pays petit est trop petit à ce moment... Qui, le 'conflit linguistique' se chauffe à ce moment en Belgique... et la radio francophone ne cesse pas de diffuser la chanson, pendant que la radio flamande 'refuse' de la diffuser... Il y a des questions parlementaires (heureusement le ministre défend le droit à la libre expression), et la chanson est parodié pour dire un adieu définitif: 'tu es devenu un grand artiste, tout le monde l'avoue, mais comme personne, tu es nul, honte à toi.' (Ah, il y a cet étrange internet, en 1977 même pas une fantaisie lointaine... maintenant on trouve la vidéo de 'Le F...' sur Youtube... et c'est comme si la discussion de 1977 ne s'était jamais arrêtée : honte à Brel, et il avait raison, tous les flamands sont des nazi....)

Heureusement, la chanson critique n'est pas morte après que Jacques Brel nous a quitté. Je donne bien sûr une place à Raymond van het Groenewoud ici, qui figure aussi dans l'article sur Bruxelles.... Ici avec la chanson 'Vlaanderen boven'... 'Haut la Flandre haut'... où passent les clichés innocents comme les moules frites à côté d'un critique purement brelien.

Quand même, je veux terminer ce chapitre assez lourd avec un fragment qui n'a rien à voir avec Brel... qui ce joue en Belgique, mais du côté Wallon, dans les Ardennes profondes.... où les Wallons dansent sans rien dire. Extrait du film 'Calvaire', que je connais grâce à Charline.

Stefan lit Brel

Extrait de Les Flamandes

Extrait de La la la

Extrait de Les F...